Les Trois femmes puissantes de Marie NDiaye
Parler des Trois femmes puissantes de Marie NDiaye(*) peut paraître de circonstance, en cette Journée internationale de la femme, étant donné l'effet d'annonce du titre qui fait de la femme, ou plus précisément des femmes, un thème évident du livre.
Ce titre Trois femmes puissantes prédispose en effet le lecteur à découvrir un récit où les femmes seraient dans des situations de défis et de luttes acharnées et finalement triomphales, imposées par un environnement hostile.
Qui parle de "femmes" en particulier, ne suggère-t-il pas souvent leur alter ego les "hommes" et immédiatement la relation d'inégalité voire d'adversité sociale qui, non seulement dans les réalités dominantes mais aussi dans la majorité des opinions sur le sujet, les oppose fondamentalement.
Avec bien évidemment tout ce que cela entraîne de ségrégations sexuelles, de loi du plus fort, de violences donc et forcément d'assujettissements du sexe faible au sexe fort.
D'ailleurs la répartition de la puissance physique entre les genres n'est-elle pas pour beaucoup un argument « naturel » d’inégalité de force, en faveur des hommes et au détriment des femmes?
De ce point de vue, même la nature semble, depuis la nuit des temps, avoir fait son choix.
Est-il besoin de rappeler que cette inégalité va de la cellule familiale jusqu'au monde de l'entreprise, jusqu'aux arsenaux législatifs, et même, dans une bonne partie du monde, elle se traduit tout simplement en une équation mathématique, où la femme n'égale qu'une 'moitié" d'homme.
Et encore, entend-on, parfois ou trop souvent, faut-il s'estimer heureuses de ce sort car, argument imparable de la condition enviable de la femme d'aujourd'hui, c'est qu’il fut un temps pas très lointain où elles étaient enterrées vivantes!
Dans le roman de Marie N'Dyaie, malgré un titre au thème féminin pluriel, il semble pourtant que cette problématique hommes-femmes ne soit pas à appréhender de ce seul point de vue.
Ce livre est en effet loin de se développer principalement sur l'irréductible antagonisme auquel seraient voués le monde des hommes et celui des femmes.
La présence de trois récits à la fois distincts et solidaires (grâce notamment au retour plus ou moins accentué de personnages féminins dans chacun d'eux), peut au contraire se traduire comme un pied-de-nez en direction de la relation dualiste qui sous-tend la "guerre" entre les sexes.
Le roman de Marie NDiaye s’extériorise en effet de cette dualité stérile où deux camps s'affrontent à l'infini.
Plusieurs moyens sont exploités pour cela.
D’abord, il y a la mise en avant d’individualités, qui suggère, en même temps que la pluralité, la singularité des parcours. Ensuite, il y a le caractère subversif d'une écriture qui fait fi des règles de bienséance. Et enfin, la primauté de la prise de conscience qui débouche sur la libération des êtres, hommes ou femmes, de ce qui les asservit.
Il n’est d’ailleurs pas indifférent que le chiffre trois prédomine à la fois dans le titre, où il permet de dire et d’accorder ces deux entités opposées que sont le singulier et le pluriel, et qu'il prédomine aussi dans la composition du livre en trois parties, chacune censée se focaliser sur des destins de personnages féminins.
Sans doute ce chiffre est-il à saisir dans sa dimension symbolique, qui ouvre sur l’idée de tiers, de témoin, d’arbitrage et donc d’objectivité et finit par libérer de la spirale infernale de la confrontation duelle.
Le deuxième récit est d'ailleurs moins celui d’une femme que celui de son mari dont, bien malgré elle et peut-être même à son insu, elle occupe impitoyablement l’esprit.
Le sentiment de culpabilité, l’angoisse, les turbulences qu’elle suscite chez lui vont jusqu’à troubler ses comportements par des tentations d’auto flagellations.
Le lecteur se trouve alors lui aussi plongé dans l'univers essentiellement intérieur, et chaotique de cet homme rongé par des remords à l’égard de sa femme.
Horrible spirale nourrie par d’interminables spéculations que son terne emploi d’agent commercial lui permet de cultiver sans modération.
Pire encore, par moments, aux images de sa femme viennent se superposer et se confondre celles de sa mère excentrique qu’il ne peut s’empêcher de défendre contre les risées du monde, au prix d'incroyables sacrifices alors même qu’il lui en veut à mort de le tourner en ridicule.
Ainsi cette histoire ne cesse de se dérouler sur fond de retournement des valeurs. Le narrateur, ou la narratrice, ne se prive pas de relater toutes sortes de détails scatologiques, et ceci souvent, avec de joyeuses atteintes à ce que la pudeur occulte généralement.
Car tout comme dans les deux autres récits du livre qui eux s’articulent principalement autour de personnages féminins, ces états d’inquiétude, d’angoisse, voire d’obsession qui saturent l’intériorité des êtres, ces combats que chacun se livre sans cesse en deçà du moi visible, aboutissent toujours à des débordements incontrôlables qui altèrent ces frontières du moi visible et rendent ces turbulences constatables par tous.
Sueurs, incontinences de toutes sortes, folles démangeaisons hémorroïdales, etc., qui font le cocasse de toutes les situations, des plus sophistiquées au plus vulgaires, ne sont pas des désagréments qui n'arrivent qu’aux autres mais aussi et surtout à soi-même.
De ce point de vue, l’écriture littéraire de Marie NDiaye s'inscrit dans une subversion des codes de la bienséance, mais aussi des codes de littératures qui les perpétuent par une écriture lisse et agréable et confortent les lecteurs dans leurs automatismes bien-pensants.
Par l’évocation, ponctuelle dans le texte, de la permanence implacable de cette nature humaine considérée comme basse, et que la "civilisation" n’a de cesse de camoufler, le roman de Marie NDiaye s'inscrit dans une perspective rabelaisienne de perversion des valeurs des ordres établis.
Rappel des individus à leur condition humaine: il n’est pas de haut noble et ni de bas méprisable car la noblesse du premier coexiste sans arrêt avec la bassesse du second. La libération est donc avant tout une désaliénation qui commence par un surpassement de soi qui paradoxalement passe par la reconnaissance et l'acceptation d'une condition humaine précaire et pathétique.
Ce qui n'empêche pas une aspiration essentielle à l'intelligence, au symbole, et à l'élévation spirituelle. Pour paraphraser le très célèbre: "On ne naît pas femme, on le devient.", de Simone de Beauvoir, ne peut-on pas affirmer mais à rebours: on ne naît pas puissant ou puissante, on le devient.
Il s'agit bien sûr de cette puissance réalisée au prix de luttes permanentes remportées sur soi et qui conduit à une représentation apaisée d'autrui.












